Strava et la chasse au KOM : quête dangereuse et déraisonnée de l’individu en manque de reconnaissance ou formidable outil de progression ?

Aaaah, le KOM. En tant que vététistes, nous n’y sommes pas insensibles. Que ce soit en montée pour les plus forts, mais surtout en descente, qui constitue la partie la plus fun d’un ride pour la majorité d’entre nous, et un étalon de la plus haute importance pour juger les performances d’un VTT, du simple trail bike aux gros enduros.

Graal pour certains, objet d’une quête sans fin. Accusé de tous les maux par d’autres, qui voient dans cette poursuite une activité dangereuse, aussi bien pour celui qui s’y prête que les autres utilisateurs des sentiers empruntés. Le KOM et les dérives qui l’entourent font débat, et bien que certaines pratiques soient facilement acceptées (personne ne vous en voudra pour vous dépasser sur un chemin désert en côte), d’autres sont rapidemment balayées d’un revers de la main via des arguments un peu trop faciles (on a tous entendu le classique “débranchage de cerveau” pour justifier les performances d’un rideur un peu trop rapide).

Qu’en est-il vraiment ? Cette course sans fin au meilleur temps n’est-elle que le plus sûr moyen de finir au tapis, ou est-il possible pour chacun d’en tirer un réel bénéfice ? Réponse dans les lignes qui suivent.

 

Je vis sous un roc depuis 10 ans, c’est quoi Strava ?


Strava est une application mobile qui permet d’enregistrer ses sorties, et pas seulement. Pour faire simple, grâce au GPS de votre téléphone, l’appli suit vos mouvements et permet de visualiser le parcours effectué, la vitesse moyenne, le dénivelé, etc. Un des avantages par rapport à d’autres applications est que toutes ces informations sont centralisées et consultables soit directement sur votre mobile, soit via l’interface web, et peuvent ainsi constituer un carnet d’entrainement basique mais automatisé pour faire le point semaine par semaine sur les kilomètres parcourus ou le temps d’entrainement total.

Mais la feature emblématique de Strave réside autre part. Cette feature, ce sont les segments. Un segment est tout simplement une trace qui mène d’un point A à un point B. C’est une fonctionnalité très intéressante, qui permet de jalonner son parcours et le découper en petits tronçons chronométrés. Le plus souvent, un segment correspond à une montée, une descente, ou le cheminement entre deux points d’intérêt. Chaque segment est créé par les utilisateurs, qui peuvent le rendre publique ou privé.

Les segments permettent donc de se chronométrer soi-même pour suivre sa progression, mais aussi de se comparer à tous les autres utilisateurs.

 

Un outil aux multiples facettes


Comme tout outil, le champ d’utilisation de Strava est grand et il est possible de s’en servir de moultes manières. Pour certains, l’application sert uniquement à consulter les statistiques de leur dernière sortie. Pour d’autres, c’est un excellent moyen de suivre leurs progrès à travers le temps. Enfin, certains rideurs l’utilisent à la mesure de ses vastes fonctionnalités, et n’hésitent pas par exemple à utiliser les fonctions d’exploration de segments, bien utiles pour repérer de nouveaux singles.

Le partage est un des fondements de l’application, qui se veut un réseau social à lui seul, centré dès le départ sur les cyclistes. On peut suivre ses potes, les congratuler, commenter une sortie, bref, c’est un vrai petit réseau à part entière. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai sciemment décidé de ne suivre personne dès le départ, de peur de mettre les doigts dans un engrenage chronophage dangereux. Il faut cependant avouer que c’est plutôt bien vu pour qui compte l’exploiter pleinement. Le partage des traces est une feature importante de Strava et peut permettre de découvrir de nouveaux singles régulièrement.

“La qualité [des segments] dépend donc de la rigueur de chaque membre de la communauté pour contribuer de manière constructive au projet.”

La création et le partage de segments sont quant à eux primordiaux. Outre l’aspect “découverte”, c’est un peu comme si une course était organisée, le tracé étant délimité… par les coureurs. La qualité de ce tracé dépend donc de la rigueur de chaque membre de la communauté pour contribuer de manière constructive au projet. Un peu comme un article Wikipedia vient étoffer l’encyclopédie en ligne, un segment vient renforcer la base de données des chemins accessibles.

Mais le pendant de cette dépendance aux utilisateurs pour créer des segments de qualité est que parfois (voir souvent) on assiste au pire : segments de quelques secondes (le pire que j’ai vu étant 3s), mal délimités (descente qui commence à la fin de la montée précédente ou carrément sur la route, cinquante mètres avant le début d’un single), multiples (chacun y étant allé de son segment pour un même single) voir carrément dangereux (certains segments s’arrêtent net à une intersection routière, hors on imagine bien que celui qui veut décrocher le KOM ne va pas freiner en amont de l’intersection).

Tout comme un article sur Wikipedia peut-être biaisé ou tout simplement mauvais, il est fréquent de tomber sur des segments mal conçus. La similarité avec Wikipedia s’arrête malheureusement là, car si l’encyclopédie en ligne possède des mécanismes qui permettent de rapidemment corriger les erreurs, faire le ménage sur Strava est beaucoup moins aisé.

Je vais revenir sur ces aspects déplaisants un peu plus loin dans cet article, mais ce qu’il faut retenir pour le moment, c’est que l’application en elle-même, tout comme la philosophie qui l’anime, sont plutôt vertueuses, et ne sont pas à blâmer pour les torts qu’on lui impute souvent… à tort.

 

Strava est l’outil qui nous manquait tant


Pour nous vététistes, Strava répond à une problématique très ancienne : celle de se chronométrer facilement. On a beau rouler pour le plasir que notre sport procure, les paysages et la sensation d’aventure, les grosses randos “découverte” ne représentent en général qu’une petite partie du temps passé sur le vélo. Le reste du temps, c’est à domicile qu’on roule, sur des singles que l’on apprécie, et qui permettent de réellement progresser pour assurer sur les grosses sorties, modulo notre situation géographique et le potentiel qu’offrent les lieux. Se chronométrer est donc une évidence pour quantifier cette progression, que ce soit vélo pointé vers le haut, ou vers le bas.

Pour les amateurs isolés que nous sommes, il n’y a pas trente-six solutions. La méthode “pro”, c’est d’avoir émetteur, récepteur, bref, le grand jeu, avec les contraintes logistiques et financières que cela implique. La seconde méthode, plus DIY, qu’il est possible de déployer lors d’évènements organisés comme les petits enduros, c’est d’avoir un bonhomme en haut et un en bas affublé d’un chronomètre, reliés par talkie-walkie.

“Strava apporte une réelle valeur ajoutée aux systèmes de chronométrage plus classiques.”

Mais quand on est seul et que l’on a seulement deux heures pour caser autant de ride que possible, Strava est tout simplement une solution miracle. Certes, la précision à la seconde vaut ce qu’elle vaut et peut se révéler problématique sur certains segments. Mais c’est un faux problème, car si elle est nécessaire à gommer les écarts technologiques entre les pratiquants (réactivité, précision du GPS, …), s’en plaindre revient soit à rouler sur des segments trop courts, soit donner bien trop d’importance à ce faible écart, comme nous allons le voir par la suite.

Quoi qu’il en soit, Strava apporte une réelle valeur ajoutée aux systèmes de chronométrage plus classiques : le tracking tout au long du parcours est une feature bien sympathique qui permet de voir où l’on gagne ou perd du temps de manière assez précise.

La journalisation des données dont j’ai déjà parlé est également très appréciable pour surveiller sa progression (ou sa régression), que ce soit en montée ou en descente, ou son volume d’entrainement. L’application s’est étoffée et peut maintenant suivre d’autres activités comme la course à pied. Au final, Strava est une solution clés en main qui convient à un large panel d’utilisateurs aux objectifs différents.

 

Les classements et le tant convoité KOM


Mais on ne peut aborder Strava sans parler du sujet qui fâche : les leaderboards et le sacro-saint KOM.

Pour ceux qui ne connaissent pas trop Strava et le découvrent au travers de ce début d’article, KOM signifie “King Of the Mountain” ou roi de la montagne. Si vous êtes le plus rapide sur un segment, vous décrochez le KOM. Il existe aussi un titre féminin, le QOM ou “Queen Of the Mountain”.

Chaque segment possède également son propre classement ou leaderboard, qui permet de comparer son temps aux meilleurs. Un des intérêts de Strava est donc de pouvoir se tirer la bourre par chrono interposé, sans autre contrainte.

Cependant, le concept, aussi génial soit-il, est connu pour engandrer les pires excès, les comportements les plus dangereux, notamment sur route où il est un pilier de la pratique d’une part non négligeable des cyclistes. La course déraisonnée au KOM a fait de multiples victimes en quelques années, principalement en ville lorsque des pratiquants prêts à tout ont percuté et tué des piétons ou se sont écrasés contre des voitures.

 

Un titre à la portée et à la signification limitées


Strava KOM keep calmSi le monde du VTT n’est pas autant impacté par le phénomène Strava que celui des rouleurs en pneus fins (quoi que), la folie du KOM touche néanmoins un certain nombre de rideurs, prêts à tout pour grapiller la moindre seconde et se hisser au sommet du classement. A eux la gloire, la célébrité, la renommée internation… oui bon, pas tout à fait en fait.

Plus encore sans doute que sur route, ce classement ne veut au final pas dire grand chose. Et ce, pour de multiples raisons.

Tout d’abord, chaque région est différente quant au niveau moyen constitué par son public. Il peut être relativement facile de cumuler un nombre de KOM à deux chiffres quand on pratique dans un coin de France perdu où l’on a vaguement dessiné quelques singles en marge des chemins existants où pas grand monde ne passe. C’est déjà plus compliqué quand on pratique en région montagneuse réputée, surtout près d’une grosse agglomération : on est facilement confronté à 200 ou 300 riders plutôt compétents sur chaque descente.

L’an dernier, Simon m’avait prévenu : “A Annecy, c’est impossible de faire un KOM, beaucoup trop de fous furieux”. J’ai pu confirmer en décembre dernier quand je suis allé rouler avec lui. Au retour, nous avons eu la surprise de constater aux première places la présence d’un certain Flo Payet. Ce nom vous est peut-être familier, puisqu’il court actuellement sur le circuit mondial de DH !

Même si les pros ont tendance à rester hors des classements, ce qui laisse une chance aux amateurs, la compétion est acharnée dans certaines régions où avoir un très bon niveau ne suffit pas à faire un top 10.

Deuxièmement, il est extrêmement difficile de juger des temps que parfois plusieurs années séparent. Les singles évoluent, ils s’érodent, sont parfois retravaillés et modifiés. Ce point est d’ailleurs particulièrement sensible. La bêtise de nombreux pratiquants avec un chrono vissé à la place du cerveau conduit parfois à la destruction des singles et du terrain environnant, ce qui en plus nuit à l’image déjà souvent peu reluisante des vététistes auprès du grand publique. On peut citer cet exemple au bois du Mollard près de Grenoble, qui s’est heureusement bien terminé grâce à l’ouverture d’esprit du propriétaire du terrain, l’action du MBF et des bénévoles qui se sont déplacés pour ré-aménager le secteur.

Les conditions météorologiques diffèrent également et jouent un rôle énorme dans la vitesse de passage sur un segment. La compétition faisant rage, un KOM peut parfois tenir aux conditions idéales quelques jours après un épisode pluvieux, quand la terre a commencé à sécher mais reste assez “tacky” pour conférer un grip optimal, supérieur à celui d’un terrain desséché et recouvert de poussière en plein été.

Enfin, vous ne connaissez pas le matos de vos “concurrents”. Peut-être que la première place qui vous échappe continuellement ne tient qu’au fait que le détenteur du KOM est monté avec son DH sur le dos pour gagner quelques secondes et satisfaire son égo. A contrario, vous êtes peut-être ravis et pas peu fier d’avoir enfin décroché une première place sur votre single favoris, sans savoir que celui que vous avez battu est passé par là avec son semi-rigide de XC après quatre heures de rando sous un temps pluvieux, et vous mettrait facilement 15 secondes sur son tout-suspendu et sous le soleil.

Bref, un temps Strava ne veut finalement pas dire grand chose. Le vieil adage “on trouve toujours plus fort que soi” prend ici tout son sens, et c’est une chose à garder en tête quand on commence à se la mesurer par écran interposé.

 

La recherche du KOM est donc une entreprise inutile ?


Malgré tous les excès et les batailles d’égo qui l’entourent, Strava reste, comme je le disais plus tôt, un formidable outil. Et la bataille pour le KOM une excellente occasion pour progresser.

On ne va pas se mentir, voir apparaitre la petite couronne en rentrant d’une sortie fait toujours plaisir. Mais de mon point de vue, l’essentiel est ailleurs.

“It’s about the journey, not the destination.”

Chasser le KOM, ou de manière plus générale chasser le chrono, c’est une occasion formidable de se pencher sur les singles que l’on adore autour de chez soi et les aborder sous un angle plus technique. Voir que plusieurs riders sont passé sur un segment d’une minute avec dix secondes d’avance sur soi alors qu’on pense être au maximum de ses capacités, c’est un bon déclencheur pour s’interroger sur ses choix.

Parmi ces choix, celui des bonnes trajectoires est à mon sens le domaine où la marge de progression est souvent importante et dont l’étude est particulièrement intéressante, tout en restant relativement peu dangereuse. La possibilité offerte par Strava de comparer ses temps finement offre l’opportunité de valider ou invalider des choix de lignes tout au long d’une descente. On se prend donc très vite au jeu d’essayer l’extérieur, l’intérieur, le tout-droit par dessus l’obstacle ou encore le petit appui que l’on avait pas vu et qui permet de corriger sa trajectoire pour sortir d’un virage en mode balle de revolver. Et avec parfois des résultats surprenants que l’on avait pas imaginé.

“It’s about the journey, not the destination.”

Le travail sur sa propre technique est un autre aspect où Strava permet bien souvent de confirmer qu’on est moins bon qu’on ne le pensait. Un jour vous comparez vos temps avec le premier pour savoir où vous avez perdu les précieuses secondes, et vous vous rendez compte que c’est dans un simple virage à plat qui ne paye pas mine que vous laissez filer 3 secondes. C’est un bon signe pour se pencher (!) sur sa technique en virage pour conserver un maximum de vitesse !

Alors bien sûr, on en revient à l’argument du matériel. Que faire si je ne suis pas un mordu du chrono qui vient de claquer 4k€ dans un enduro ? Si les limitations sont bien là, il ne faut à mon sens pas, justement, s’y limiter. En temps que pratiquant moyen amateur, la marge de progression technique est souvent énorme comparativement à l’avantage procuré par le matos. La question à vous poser c’est plutôt, “Et si un Loic Bruni descendait avec mon vélo, est-ce qu’il pourait prendre le KOM ?” Si vous répondez par l’affirmative à cette question, c’est que vous pouvez encore travailler votre technique.

Certes, in fine, vos “concurrents” ont un avantage sur vous en terrain difficile s’ils ont le dernier enduro de la mort qui tue et que vous ridez un AM rincé avec 140mm de débattement et une fourche spaghetti (toute ressemblance avec la monture de votre serviteur étant totalement fortuite), mais rappellez-vous, l’essentiel est ailleurs. Si tout ce qui compte pour vous est la couronne, c’est peut-être tout simplement que vous n’aimez pas vraiment le VTT.

 

Conclusion


Avant d’utiliser Strava, j’étais assez dubitatif sur l’application. Je gardais une trace de mes sorties via différents outils, de MyTracks à View Ranger. Puis je suis passé à Strava, uniquement parce que les dénivelés calculés par les deux précédentes étaient systématiquement fantaisistes. A vrai dire, tout le hype autour d’elle me rebutait un peu. Bref, j’étais comme pas mal de gens qui considèrent les participants à la chasse au KOM comme des fous furieux en quête d’un objectif un peu ridicule.

Et je n’avais pas tout à fait tord. Mais j’étais alors loin de me douter du potentiel qu’offrait l’outil et de son impact sur ma progression technique.

Oui, il y a des abus. Oui, la quête de la petite couronne peut devenir une obsession pour certains, et ne révèle pas toujours le meilleur au fond de chacun. Mais c’est justement une excellente occasion pour s’interroger sur ce qui nous motive réellement à rouler. Est-ce uniquement un prétexte pour regonfler son fragile égo à travers une activité où l’on se croit à moitié compétent ? Ou alors considère t-on le VTT comme une discipline qui nous procure un réel plaisir pendant que l’on la pratique ?

Car parfois on peut s’interroger aux détours du net en voyant les salves de chiffres qui fusent sur les forums. Kilométrage, dénivelé ou encore moyenne semblent parfois constituer les seuls facteurs de réussite d’une sortie. La vocation de découverte, de plaisir, de ride et d’immersion du VTT se réduit-elle vraiment à cela ?

Une fois que l’on a répondu à cette question, il reste deux possibilités. Tout arrêter, ou bien se rendre compte que Strava est un outil puissant et que titiller le chrono est une voie tout à fait saine qu’il convient d’explorer sans préjugé pour progresser. Et on parle bien de progression. Allonger 4k€ pour un nouveau VTT, rouler constamment à tombeau ouvert bien au-delà de ses capacités pour compenser une technique insuffisante sont des options qui peuvent faire gagner quelques secondes mais n’élèvent en rien le niveau du pratiquant.

Finalement, le rapport de chacun à Strava et aux KOM dépend de lui-même. Il serait trop facile de blâmer l’application pour les comportements extrêmes qu’elle entraine parfois alors que c’est à chaque individu de décider de ce qu’il veut en faire. La chasse au KOM est tout à fait saine tant qu’elle se pratique de manière raisonnée, sans mettre en danger les randonneurs et autres cyclistes, les singles, ou encore la santé mentale de celui qui la pratique.

 


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Sébastien

Papa de Glisse Alpine et homme à tout faire depuis 2016. Rideur. Editeur. Photographe. Développeur. SysAdmin. Web Perf. SEO. Marketing. Café.

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