Julien Pica Herry

Interview avec Julien ‘Pica’ Herry : du freeride switch en splitboard à Chamonix

La semaine dernière, j’ai eu l’opportunité de discuter assez longuement avec Julien Herry : snowboarder, freerider pour Jones Snowboards, mais aussi skieur, alpiniste, guide de haute montagne à Chamonix, ou encore moniteur. Véritable couteau-suisse dans la pente, c’est surtout et avant tout un amoureux de la montagne.

Ce fut l’occasion pour moi de lui poser moult questions sur sa pratique et son évolution, ainsi que sa vision du snowboard freeride, notamment à travers le splitboard, qu’il affectionne particulièrement et qui représente pour lui une étape très importante dans le développement de notre sport.

Je vous laisse donc sans plus attendre vous plonger dans cette longue interview.

 

Julien tu es snowboardeur, freerider, tu rides pour Jones Snowboards, et tu es aussi guide de haute montagne basé à Chamonix. Est-ce que tu peux nous raconter ton histoire en quelques mots ?

J’ai grandi dans la vallée et j’ai rapidemment fait du sport, essentiellement du ski de fond quand j’étais gamin. A dix ou douze ans j’ai vraiment pris le virus de la montagne et je suis devenu avant tout grimpeur et alpiniste, j’ai fait pas mal d’alpinisme entre 15 et 20 ans. Après le bac j’en ai profité pour passer mes diplômes de guide et de moniteur. Beaucoup de ski et de snow pendant toute ma jeunesse, j’ai vraiment repris goût au snowboard vers mes 16-18 ans. Sinon pas mal de voyages et d’expéditions jusque vers 2008, puis essentiellement du snowboard.

Dans la vallée [de Chamonix] je guide la plupart de l’année, essentiellement l’été et l’hiver. L’hiver j’essaye quand même de garder du temps pour moi, pour en profiter.

 

Une part importante de ton activité concerne l’alpinisme, tu guides aussi en ski et snow de rando ?

« Je ne pousse pas forcément les clients à la pente raide, ce n’est pas évident à assurer en tant que guide. »

Exactement. L’été je me consacre uniquement au métier de guide depuis quelques années. On arrive à faire de belles courses avec des bivouacs, des belles faces nord, ouvrir des voies. Le métier de guide est vraiment prenant pendant l’été, fatiguant aussi. L’hiver j’essaye de garder du temps libre pour moi, mais je continue quand même en partie mon activité de guide pendant cette période.

Je fais essentiellement une grosse cinquantaine de journées en snowboard ou splitboard sur l’hiver, et un petit peu de ski. Je ne pousse pas forcément les clients à la pente raide, ce n’est pas évident à assurer en tant que guide.

 

Tu mets pas mal l’accent sur le fait de rider switch aussi bien que regular. Pourquoi cet objectif et qu’est-ce que ça t’a apporté de manière générale dans ton approche du snowboard ?

L’idée m’est venue en regardant certaines lignes dans la montagne. De manière générale, on préfère être sur notre carre front, pour être un peu plus à l’aise avec les piolets dans les mains. Il y a pas mal de lignes, de grandes diagonales, où tu te dis « là c’est une ligne à goofy » ou pour un goofy « là c’est une ligne à regular ». Donc je me suis mis dans cette idée de pouvoir rider en goofy comme en regular pour pouvoir prendre ces fameuses lignes pour goofy. Voir peut-être un jour rider une ligne en regular et la refaire en goofy deux ans plus tard pour apporter un intérêt supplémentaire.

« Pouvoir rider en switch m’a fait progresser dans les deux sens, de manière générale. Parfois je trouve ça farfelu, parfois je me dis que c’est vraiment utile. »

Donc j’ai fait pas mal de journées où j’ai monté mes planches de freeride en goofy, et c’est là que j’ai vraiment progressé. Dans le même hiver je me suis rendu compte que ce qui était sympa c’était d’avoir une planche twin pour pouvoir passer facilement de l’un à l’autre. Ce qui est intéressant dans le ride de tous les jours c’est qu’à chaque seconde tu as une possibilité de transition, de faire un 180 ou quelque chose pour passer entre goofy et regular. Parfois, quand ça se fait naturellement, c’est même un peu grisant. Ensuite, dans la pente raide, selon ta direction et l’espace que tu as, tu peux faire ton virage en switch ou en regular.

Pouvoir rider en switch m’a fait progresser dans les deux sens, de manière générale. Parfois je trouve ça farfelu, parfois je me dis que c’est vraiment utile. Les grandes traversées, quand tu es capable de les faire en carre front, en switch, que ce soit en montagne ou en freeride de manière générale, tu es quand même plus à l’aise.

 

C’est vrai que sur les très grandes traversée, si tu dois rester longtemps sur une seule carre, surtout quand tu es en back, c’est vite fatiguant.

Voilà, si tu as un kilomètre de traversée, tu changes trois ou quatre fois de carre, c’est plus relaxant. De manière générale je suis quand même bien content de pouvoir rider en switch. C’est plaisant, et parfois c’est plus facile.

 

 

La progression en freeride est plus difficile à quantifier qu’en freestyle par exemple où tu poses ton trick, ou pas. Avec l’expérience que tu as, comment s’est déroulée ta progression ? Est-ce qu’elle s’est faite plutôt par petits incréments, de manière continue, ou est-ce qu’elle est passée par des paliers importants et des défis à relever, comme par exemple celui pour toi de pouvoir rider switch dans n’importe quelle pente ?

Pour moi l’idée de base était là. Vu que je suis moniteur, pendant quelques années je me suis occupé de jeunes de la vallée qui passaient leur monitorat de ski alpin. Pendant quatre à cinq ans j’ai ridé avec eux sur la piste, et c’est là que je me suis dit que pour progresser il fallait que je fasse du switch. C’est là que dans un premier temps je suis devenu presque aussi à l’aise sur la piste en switch qu’en normal. Ensuite, comme j’aime bien faire des choses un peu spéciales pour mon anniversaire, je me suis lancé dans 50 centimètres de peuf du Plan de l’Aiguille avec ma planche montée en goofy.

« Comme j’aime bien faire des choses un peu spéciales pour mon anniversaire, je me suis lancé dans 50 centimètres de peuf du Plan de l’Aiguille avec ma planche montée en goofy. »

Après je n’ai jamais été vraiment un freestyler dans ma jeunesse. J’ai attaqué en alpin à sept ou huit ans dans une famille de regular donc je n’étais pas spécialement destiné à faire autant de switch. Mais si tu regardes comment l’homme est fait, s’il se met au milieu d’une planche avec les pieds à +15/-15, il n’y a pas de raison pour qu’il ne soit pas capable d’aller aussi bien dans un sens que de l’autre.

Le désavantage c’est que tu n’as pas le confort d’avoir un grand nose et une planche de freeride, tu es obligé d’être au milieu et d’avoir un peu plus d’appui sur le pied arrière, mais tu t’adaptes et tu régules. Au final je ne vois pas pourquoi tout le monde ne ferait pas ça. C’est sûr que je vais apprendre à mes gamins à rider dans les deux sens.

 

Donc malgré ses inconvénients par rapport à un swallow ou un fish, tu préfères dans tous les cas une twin qui t’offre la possibilité de rider dans les deux sens ?

Même avant de rider switch j’ai un peu ridé les swallows, mais j’ai toujours aimé avoir des planches avec lesquelles tu joues un peu plus avec le manteau neigeux. Tu rentre un peu plus dedans, tu ressors, alors que sur un swallow en général tu restes sur le sommet de la coupe. C’est sûr que tu vas vite et tu surfes, mais il y a un peu moins de feeling pour moi. Déjà avant de rider switch j’aimais bien rider le swallow de temps en temps, mais ce n’était pas ma planche favorite.

 

Depuis le temps que tu rides, comment a évolué le matos ? Est-ce certaines choses t’ont particulièrement marqué ?

« La grosse révolution pour moi est dans la splitboard. »

La grosse révolution pour moi est dans la splitboard. Dans la manière en général de voir dans le snowboard un peu plus de liberté. Avant, si tu étais en snow et que tu partais en rando, tu savais qu’il allait falloir marcher en raquettes pendant très longtemps. Le snowboardeur pouvait marcher un couloir pendant deux ou trois heures, mais pour un accès un peu plus compliqué c’était plus ou moins reservé aux skieurs.

 

C’est vrai qu’il y a encore quelques années, faire de la rando en snow relevait du casse-tête, avec des méthodes d’approche multiples et variées : raquettes, skis d’approche, splitboard… Est-ce que tu penses que le split a évolué et est arrivé à un niveau de performance qui le place définitivement devant les autres méthodes ?

Clairement. J’ai du mettre mon premier splitboard en 2011 je crois, et depuis je n’ai jamais remis les raquettes. C’est encore difficile de comparer en efficacité la splitboard et le ski, mais par rapport à des raquettes ou des mini-skis, c’est un autre monde.

Ca reste un peu moins efficace que le ski, mais le problème pour ceux qui débutent vient surtout du fait que les snowboardeurs qui n’ont jamais fait de ski mettent du temps à trouver la bonne technique à la montée. Le fait de vraiment déplacer ton poids d’un ski sur l’autre, de jouer en latéral, ça peut paraitre bête, mais ce n’est pas forcément évident.

Au final, même si le split reste parfois un peu compliqué sur la neige dure ou au printemps, que certaines situations sont un peu plus difficiles à gérer qu’en ski, ça reste pour moi une belle révolution. Tout s’améliore, les systèmes de fixation sont toujours un peu plus rigides, un peu plus légers, un peu plus efficaces d’une manière ou d’une autre.

 

Julien Pica Herry - Grande Rocheuse

Sortie sur l’arrête sommitale de la Grande Rocheuse.

 

Tu penses donc qu’il y a encore une bonne marge d’évolution sur le split ?

Oui, il y a clairement une marge d’évolution. Beaucoup de marques commencent à jouer le jeu et faire de bonnes boots de montagne par exemple. Actuellement, ce qui serait peut-être le plus efficace à la montée ce serait les splits en 3 ou 4 parties. Avec de bonnes chaussures de rando, ça permet à la montée d’avoir un ski étroit et une chaussure rigide.

J’ai pas essayé, mais j’ai quelques copains qui en ont, et ça marche. Mais ça ne marche que si tu es en rigides. Si tu es en boots, ta fixation est plus large que le ski, et à nouveau tu as un problème. Aux Etats-Unis ils le font beaucoup, je sais que dans les Alpes des gens y reviennent un petit peu pour être un peu plus efficaces à la montée. Après moi ma vision des choses c’est que si je fais du snowboard, c’est aussi parce que je suis bien plus à l’aise dans mes boots de snow que dans mes chaussures de ski.

 

Est-ce que pour toi les avancées dans le domaine du split permettent d’ouvrir la montagne et convertir des snowboardeurs qui ne pratiquaient pas la rando, ou est-ce que le public reste restreint aux barbus qui étaient en raquettes avant et sont maintenant passés au split ?

« Les skis de manière générale évoluent un peu plus vite que les snowboards. »

Non, ça a vraiment aidé. Je pense que l’effet a été limité les premières années parce que ça coutait cher. Si tu compares à du matos de skieur, ça ne coûte pas forcément plus cher, mais pour le snowboardeur qui a l’habitude d’acheter une board et une paire de fix, c’est deux fois plus cher avec les peaux et les bâtons. Mais maintenant tu trouves du matos d’occasion complet à quasiment 500 euros, donc j’imagine de plus en plus de gens s’y mettre. J’ai de plus en plus de clients qui viennent trois ou quatre jours et veulent essayer au moins un jour la splitboard.

Le snowboard a connu un vrai essor, ensuite il y a eu les skis larges et les gens sont revenus au ski. Je ne dis pas que tout le monde va revenir au snowboard, mais les snowboardeurs font plus facilement de la randonnée.

 

Il y a une quinzaine d’années le snowboard a explosé et a connu un vrai engouement. Puis le ski a repris le devant de la scène, le matos a évolué pour faire de la poudre plus facilement, et j’ai l’impression que le snowboard, s’il n’est pas en perte de vitesse, n’est pas non plus sur la trajectoire ascendante qu’on lui prédisait à ce moment là. Tu as un avis sur le sujet ?

Je ne sais pas exactement à quoi on s’attendait à l’époque, mais je pense un peu comme toi. Il y a une quinzaine d’années, tout le monde a trouvé évident que le snow était moins fatiguant et plus sympa dans les neiges un peu difficiles, dans la grosse poudreuse, les choses comme ça. Beaucoup de gens y sont venus, mais le problème c’est que tu galères. Si tu vas faire du snowboard avec des skieurs et qu’il y a des traversées ou des plats, tu galères vraiment.

Donc si tu n’es pas vraiment passionné de ça, tu décroches. Les skis larges sont arrivés et ça a ramené les gens au ski. Les skis de manière générale évoluent un peu plus vite que les snowboards. Ils ont maintenant du super matos, des skis larges, légers, avec des fixations légères également.

 

Julien Pica Herry - Grande Rocheuse

Surfer dans le ciel… Départ du sommet de la Grande Rocheuse. (crédit photo Davide Capozzi)

 

Est-ce que, sans parler du split, tu penses qu’il y a encore des révolutions en perspective sur les planches de snowboard, ou est-ce qu’on est maintenant purement dans des ajustements ? On voit des shapes intéressants chez Jones par exemple avec la Storm Chaser au dessin vraiment particulier, ou des technos comme le Spoon 3D qui relève la semelle près des carres au niveau des spatules un peu dans le même esprit que le 3BT de Bataleon.

Je n’ai pas suffisament touché de matos de différentes marques pour vraiment avoir un avis objectif sur le sujet. Pour moi la révolution est dans le split, après pour les planches solides ça reste de beaux petits ajustements. Je trouve sympa que les marques jouent le jeu et diversifient leur offre, avec par exemple des planches pour la grosse poudreuse. Tu t’adresses à quelqu’un qui depuis quelques années veut être au milieu de sa planche avec du +15/-15, donc c’est vrai que je suis un peu moins attaché à tout ça, mais je trouve ça sympa qu’il y ait de l’offre et que ça évolue.

 

Pour revenir au split, quelle est l’approche que tu conseilles pour quelqu’un qui a un bon niveau en snow et veut se mettre au split ?

« Il faut accepter que la montagne est imprévisible, et que plus tu y passes de temps, plus tu risques d’avoir un problème un jour. »

Pour y prendre goût, le mieux est sûrement d’embaucher un guide et aller sur le terrain pour se rendre compte que le split est efficace et permet vraiment d’aller chercher de la peuf là où ça aurait été impossible autrement. Il faut qu’il y ait le côté attractif pour une première sortie.

Mais il n’y a pas besoin non plus d’un guide à chaque fois que tu veux aller faire de la splitboard. L’important est aussi de s’entrainer à la montée et faire pas mal de kilomètres pour s’habituer au matériel, aux prises de carre, etc… Tu peux même remonter du terrain sans risque d’avalanche sur le bord des pistes, quitte à redescendre sur les pistes, en tous cas pour quelqu’un qui n’a pas fait de ski de rando avant.

 

C’est intéressant, car certaines stations proposent maintenant des itinéraires ski de rando sur leur domaine…

Ca c’est parfait, mais ce qui est sympa c’est d’aller chercher des pistes plus dures pour le côté entrainement. Parce que si tu suis un beau chemin plat qui fait 1m50 de large c’est cool, tu te fais un peu la forme, mais techniquement parlant tu ne progresses pas vraiment. Après c’est un peu délicat de dire aux gens d’aller chercher du terrain un peu raide, un peu lisse, qui ne soit pas des pistes parce que c’est interdit, mais dans l’absolu l’idéal serait d’aller faire quelques conversions en neige un peu dure pour s’entrainer.

 

En ce qui concerne la sécurité, quelle est l’attitude des rideurs que tu encadres ? Est-ce qu’il y a une vraie prise de conscience des risques ou est-ce que tu rencontres encore des gens qui se lancent en mode « rodéo » sans vraiment analyser les conditions, au petit bonheur la chance ?

C’est toujours pareil, il y a un peu de tout. En général quand les clients embauchent un guide c’est qu’ils veulent faire des premières traces et un bon ski, mais ils font aussi confiance au guide et il n’y a pas vraiment de questions vis à vis de la sécurité.

 

Julien Pica Herry - Couloir Sud Ouest du col des Pèlerins

Couloir Sud-Ouest du col des Pèlerins, Janvier 2017. (crédit photo Davide Capozzi)

Il n’y a donc pas vraiment d’investissement de leur part pour en apprendre davantage sur le sujet ?

Tout le monde est différent, ce serait dur de généraliser. Il y a ceux qui s’en moquent un peu et veulent surtout faire du bon ski, et d’autres, souvent sur quelques jours, qui à l’avance, par mail, te disent qu’ils aimeraient bien faire un petit peu d’ARVA. C’est sûr que si tu as des clients pour un jour, tu veux leur en faire profiter un maximum, leur donner le plus possible de poudreuse et de ride, donc tu vas en général éviter un peu toute cette partie là.

Après si tu as des clients pour cinq jours et qu’en plus la météo est moyenne pendant un ou deux jours, c’est plus facile de mettre l’accent sur la sécurité. Mais de toutes manières tu parles toute la journée avec tes clients, quand les conditions sont mauvaises ils le voient, tu vas en parler, donc ils sentent quand même que le sujet est présent et important.

 

Est-ce que tu penses que la médiatisation des pros entraine une minimisation des risques dans l’esprit des pratiquants ?

Je ne suis pas sûr. A mon avis tout est devenu plus accessible pour différentes raisons : les réseaux sociaux, les sites qui te donnent les conditions, le matériel qui a évolué. Il y a plus de monde un peu partout, je ne suis pas sûr que les gens fassent plus les fous. A mon avis c’est plus un phénomène de mode. Le truc qui n’a jamais été ridé depuis plus de cinq ans, sans parler d’une pente extrême, les infos ne circulent pas trop, il y a peu de chances que quelqu’un y aille. Alors que si une semaine avant ça a été fait et mis sur Facebook, tu as plus de chances qu’une personne y aille, le remette sur Facebook, etc… Les gens voient ce qui se passe sur les réseaux sociaux, discutent avec ceux qui l’ont fait, et iront ensuite. C’est ce qui fait qu’il y a plus de monde.

Parfois je trouve les gens cons, parfois ils sont raisonnables.

 

Est-ce que toutes les vidéos produites entrainent vraiment le public vers ces disciplines, que ce soit le freeride, le split, ou encore le ski en pente raide, par rapport à la pratique de base sur les pistes ?

J’imagine que oui. Les images, l’évolution du matériel, tout ça pousse les gens à sortir un peu des pistes. Après à Chamonix on est dans un endroit un peu spécial, peu de gens ont de l’intérêt pour la piste, la plupart recherchent surtout le freeride. C’est vrai que vis à vis du skieur moyen qui pratique autre part, j’ai du mal à dire ce qu’il pense du freeride. Si tu regardes les vidéos postées sur Facebook ou ce qui passe un peu le soir, c’est sûr que tu ne vois que des images de poudreuse, pas de quelqu’un qui est allé faire du carving sur la piste. La population à Chamonix est un peu comme ça, les gens font un peu de piste en début de saison pour se faire les jambes ou de temps en temps quand il n’y a que ça à faire, mais sinon c’est surtout la quête de la première trace.

 

Au niveau de la prévention contre les avalanches, est-ce que tu penses qu’il y a encore beaucoup à faire pour améliorer la détection du risque et la survivabilité, ou est-ce qu’au final il faut accepter que la montagne reste imprévisible et comporte sa part de risque ?

« Plus tu en apprends sur la neige, moins tu la comprends. »

Bien sûr il faut accepter que la montagne est imprévisible, et que plus tu y passes de temps, plus tu risques d’avoir un problème un jour. La gravité te tire vers le bas, donc quand tu commences à jouer en montagne, tu as forcément des chances de tomber. Après, comme la splitboard, tout peut encore s’améliorer : les airbags devenir plus légers, les casques et les dorsales devenir meilleurs, les ARVA plus efficaces et faciles à utiliser pour les clients et les novices.

Il y a encore à faire, aussi en termes de communication. Il y a déjà des applications qui relaient les conditions du manteau neigeux, les bulletins météo, tu peux te renseigner de plus en plus facilement au pied des remontées mécaniques. Lors de ma formation auprès d’Alain Duclos, qui est une référence en matière de nivologie, il nous disait que plus tu en apprends sur la neige, moins tu la comprends, d’une certaine manière. Donc il reste ce côté imprévisible, où tu ne seras jamais sûr à 100%.

 

Comme on peut le voir dans beaucoup de vidéos de pros où le risque et les conséquences ne sont plus occultés, ou via certains accidents comme celui d’Estelle Balet l’an dernier, même les meilleurs et les plus prudents peuvent facilement se faire piéger par les avalanches. Pour toi qui est en montagne chaque jour ou presque, quelle place occupe ce risque dans ton esprit ?

Il occupe une place un peu plus importante depuis que j’ai des enfants, mais ça se joue avant tout dans la préparation et certaines choses sur le terrain. Une fois que tu es dans le vif du sujet, il faut être capable de se concentrer sur ce que tu fais. Après c’est de l’instinct, à chaque instant tu évalues ce qui se passe. Si tu as tout le temps ça dans la tête comme priorité, tu ne fais plus rien. Quand tu es alpiniste, à un moment tu es amoureux de la montagne et d’une certaine manière tu acceptes cette prise de risque.

C’est bien de couper les pentes, de faire plein de tests, mais c’est bien de comprendre aussi que plus tu es fort, agile et « rapide », plus tu as de chances d’éviter les avalanches. Quand ça reste des petites plaques autour de toi, mieux vaut rider très vite et aller te cacher qu’au contraire être trop peureux et espérer que la plaque va couler sans t’emmener. Celui qui ride vite, qui ride devant une avalanche, c’est sûr que c’est peut-être pas la meilleure chose à montrer. Mais il y a un moment où, surtout sur un snowboard, tu ne peux pas tout le temps te permettre de couper une plaque comme un skieur. Il y a un moment où il faut laisser faire les cinq ou six premiers virages très vite et savoir que tu vas te cacher derrière quelque part.

 

Julien Pica Herry - voie des Z

Pica et Davide Capozzi dans des conditions délicates lors de la première descente en snowboard de la voie des Z en face Nord-Est de la Verte, Mars 2016. (crédit photo Lambert Galli)

 

Qu’est-ce que Jones apporte en particulier sur le segment split ?

Le personnage en lui-même apporte quelque chose de bien avec son côté écologique et la promotion de ses trips en splitboard. Le fait de promouvoir la vision « earn your turns » et montrer qu’en snowboard tu peux autant partir à l’aventure que sur des skis.

 

Ce que je trouve intéressant est qu’au niveau des grandes icônes médiatiques du sport, Jeremy Jones ressort comme un rideur qui approche la montagne en tant qu’expérience à part entière et se concentre sur le freeride pur, alors que beaucoup, surtout en Amérique du nord, ont peut-être plus une approche « backcountry/big mountain freestyle ».

Très clairement, oui. A l’époque ils allaient descendre en hélico, c’est ce qui lui a permis de se faire un nom. Mais ce que je trouve sympa, c’est qu’il est partit sur un côté environnemental et expédition-aventure plutôt que la performance pure, même si c’est un très bon snowboardeur. Je trouve bien qu’il se soit aussi fait un nom là-dessus plutôt que sur les compétitions ou des choses comme ça. Après je pense que c’est aussi quelqu’un qui aime réfléchir sur le matériel.

« Si tu ne fais que de la splitboard et mille mètres de dénivelé pendant la journée, je pense que tu régresses un peu techniquement. »

Ce qu’il a ammené c’est qu’il a reproduit quasiment toutes ses planches solides en splitboard. C’était le premier à faire ça, et je crois que c’est le plus gros vendeur de splitboard dans le monde. Il est aussi très impliqué avec O’Neill, et a sorti sa gamme de vêtements en collaboration avec eux. Il a également développé sa gamme de boots, sans doute l’une des meilleures boots, avec ThirtyTwo. Et la gamme évolue, avec un modèle splitboard pour femmes l’année prochaine par exemple. Chaque marque évolue là-dessus mais ThirtyTwo va dans la bonne direction.

Jones travaille pas mal avec tous les sponsors pour améliorer le matériel dans cette idée d’aller en backcountry.

 

Quelle est la board que tu rides le plus actuellement et pourquoi ?

C’est la Ultra Mountain Twin, parce qu’elle est twin, il y a un peu de rocker de chaque côté et elle est assez « responsive ». Elle est joueuse et ça déjauge un minimum en peuf, en pente raide elle est bien aussi. C’est ma planche favorite. En splitboard, c’est l’Aviator split, car c’est une planche twin qui a une super accroche sur neige dure tout en restant joueuse.

 

Julien Pica Herry - Pain de Sucre

Voie originale de la face Nord du Pain de Sucre. Première descente skis et snowboard avec Francesco Civra et Davide Capozzi, Mai 2015. (crédit photo Davide Capozzi)

 

Finalement, est-ce que pour toi le split est avant tout un moyen pour pouvoir rider des couloirs qui ne sont pas accessibles autrement ou est-ce vraiment un plaisir à part entière que pouvoir passer du temps en montagne à la montée ?

Plutôt le premier au début, mais c’est devenu le deuxième. C’est sûr que quand il neige et qu’il y a de la fraiche, j’aime bien faire beaucoup de descentes avec une remontée mécanique, mais sinon je préfère de plus en plus m’éloigner du monde pendant la journée. Tu apprécies tes virages différemment en descente et même si la neige est moins bonne tu auras quand même passé du temps dans la montagne. Pas forcément sortir la splitboard tous les jours, mais presque, autant que possible.

 

J’ai l’impression que c’est le ressenti de pas mal de gens au fil tu temps…

Oui, finalement tu as peut-être un meilleur ressenti à la fin de la journée si tu as bien pris l’air frais, que tu as marché quelques heures, même si tu n’as peut-être fait qu’une descente. Tu as apprécié tous les virages. C’est mieux qu’une journée de dix mille mètres de dénivelé avec une super première descente mais moins d’appréciation pour les suivantes, car au final tu es un peu déçu.

Mais si tu ne fais que de la splitboard et mille mètres de dénivelé pendant la journée, je pense que tu régresses un peu techniquement. Toutes ces journées où tu fais beaucoup de dénivelé, un peu de forêt, un peu de piste, un peu de chemins à la con, ça entretien ta technique. Même sans parler de volume, si tu vas faire de la split, c’est plutôt pour aller dans des endroits qui ne sont pas trop galères. Plutôt des grands espaces poudreux, de la ride assez facile, et tu finis par limiter cette ride qu’on aime pas, où la neige est un peu dure, mais qui fait progresser et qui garde à niveau d’une certaine manière. Faire quelques journées avec du dénivelé a aussi du bon.

 

Tu as des projets particuliers en préparation ?

Pas de projet particulier cette saison. Surtout bien récupérer de mon opération au genou, progresser en switch et rester à l’affût des bonnes conditions pour la pente raide ce printemps.

 

Pour conclure, tu as quelques lignes sympas et accessibles à conseiller pour un rider qui vient à Chamonix quelques jours avec son split ou son snow ?

Hors terrain glacier il y a plein de possibilités dans les Aiguilles Rouges avec descente en face Nord sur le vallon de Bérard. Il y a aussi tout le versant suisse du Tour avec des approches plutôt courtes. Sur le glacier, tu as le col du Passon, le col d’Argentière pour la vue, et le secteur du col du Capucin en face de la Vallée Blanche.

 

Merci encore à Pica pour cette discussion passionnante, et mention spéciale à ses sponsors : Jones Snowboards, O’Neill, Karakoram, Julbo, ThirtyTwo et Grivel.

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